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« Maximiser l’objectivité et minimiser la neutralité » : du militantisme en sciences sociales

Irène Pereira, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

La philosophe Irène Pereira remet en question l'idée de la neutralité scientifique et discute la légitimité des recherches militantes dans les sciences sociales. 

En lien avec la notion de « cancel culture », le débat sur la politisation de la science s’est intensifié récemment. En Allemagne, un réseau de professeurs (et quelques professeures) lance l'alerte face à une atteinte présumée à la liberté de la recherche et de l'enseignement par des pressions idéologiques. Au Royaume-Uni, le Think Tank « Policy Exchange » a publié un rapport sur la liberté académique qui constate, à un certain degré, un climat hostile ayant pour effet de paralyser l'exercice de la liberté d'expression dans les universités. En France, la ministre de l'enseignement supérieur a annoncé en février dernier une enquête sur l’ « islamo-gauchisme » aux universités françaises. 

Dans son billet de blog originellement paru sur The Conversation France, Irène Pereira remet en question la critique aux recherches dites militantes ou à visée émancipatrice dans les sciences sociales et invoque le risque de se croire neutre dans ses recherches.

« Maximiser l’objectivité et minimiser la neutralité » : du militantisme en sciences sociales

Peut-on mener des recherches militantes dans les universités ? C’est l’une des questions que nous invite à regarder de plus près la polémique lancée par la ministre de l’Enseignement supérieur, demandant à l’Assemblée nationale le 16 février que soit lancé « un bilan de l’ensemble des recherches » qui se déroulent à l’université, afin de distinguer « ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion ».

Pour répondre à cette question du point de vue de l’épistémologie des sciences sociales, il faut effectuer des distinctions conceptuelles.

Pour cela, nous appuierons sur une distinction proposée par le sociologue Boaventura de Sousa Santos (Université de Coimbra) entre neutralité et objectivité. Nous commenterons en particulier cette affirmation :

 L’attitude du scientifique social critique consiste à maximiser l’objectivité et à minimiser la neutralité.

Point de vue sur la connaissance

De Sousa Santos est connu pour son engagement militant dans les mouvements sociaux. Il est également un sociologue du droit de renommée internationale ayant enseigné aux États-Unis, en Angleterre et au Portugal.

La critique de la neutralité implique de s’opposer à une « vulgate positiviste » faussement attribuée à Max Weber. Il existe au contraire toute une tradition qui récuse la capacité du scientifique à pouvoir être neutre. En effet, une telle prétention relèverait d’une illusion sur soi qui laisserait supposer qu’il est possible au scientifique de s’abstraire par exemple de sa position sociale.

Cette critique de la neutralité se trouve présente depuis les épistémologies marxistes jusqu’aux épistémologies féministes du « point de vue ». Toute position sociale (de classe, de sexe…) implique un point de vue situé sur l’objet de la connaissance. Sur ce plan, une telle conception suppose impossible ce que l’on appelle en philosophie le « point de vue de Dieu » ou « point de vue de nulle part ».

Cela signifie donc pour Boaventura de Sousa Santos que plus un scientifique se pense neutre, comme c’est le cas dans la « vulgate positiviste », plus il risque au contraire d’être inconscient de son manque de neutralité. Plus, au contraire, on est conscient de son absence de neutralité, plus il devient possible d’être vigilant aux biais sociaux et cognitifs qui peuvent orienter le jugement.

Néanmoins, on aurait tort de penser que l’absence de neutralité conduit pour De Sousa Santos au relativisme épistémologique. Certes, il admet que les chercheurs et les chercheuses sont toujours socialement positionnés par rapport à leurs objets de recherche, et que ce positionnement peut impliquer également des intérêts de recherche émancipateurs.

C’est d’ailleurs ce qui caractérise « l’attitude du scientifique social critique » : il s’agit d’un ou d’une spécialiste en sciences sociales qui donne à sa recherche un objectif de transformation sociale émancipatrice. Une telle tradition est présente depuis au moins Marx et s’est poursuivie par exemple au sein de l’École de Francfort.

Néanmoins, le fait que les chercheurs et chercheuses en sciences sociales critiques ne soient pas neutres ne signifie pas qu’ils ne tendent pas vers l’objectivité. Par objectivité, il faut entendre un ensemble de critères et d’épreuves épistémiques, qui sont reconnues dans le champ académique du domaine scientifique concerné. Ainsi écrit-il :

« L’objectivité résulte de l’application rigoureuse et honnête des méthodes d’investigation qui nous permettent de faire des analyses qui ne réduisent pas à la reproduction anticipée des préférences idéologiques de qui les mène. L’objectivité résulte également de l’application systématique de méthodes qui permettent d’identifier des présupposés, des prénotions, les valeurs et les intérêts qui sous-tendent la recherche scientifique, qui en est soi-disant dépourvue. »

Comme on le voit, l’objectivité suppose non pas de prétendre à la neutralité (qui est une illusion), mais au contraire d’expliciter la position d’où est produite le discours de manière à en objectiver les possibles biais. Dans une certaine mesure, plus on se croit neutre, moins l’on risque d’être objectif.

Visée émancipatrice

Peut-on éradiquer de l’université les recherches militantes ? Il est nécessaire ici de distinguer les discours militants et les recherches à intérêt de connaissance émancipateur.

On ne va pas exiger des personnes qui dans l’espace public tiennent des discours militants de produire des critères qui sont ceux des scientifiques. Par exemple, on n’exige pas d’une production militante qu’elle s’accompagne de références avec des notes de bas de page provenant de publications académiques.

En revanche, dans l’espace universitaire, l’objectivité au sens où la définit Boaventura de Sousa Santos implique de se plier aux critères qui sont ceux de l’espace académique.

En revanche, cela n’empêche pas comme on l’a vu la production de recherches qui relèvent des sciences sociales critiques à visée émancipatrice. C’est dans l’œuvre du philosophe Jurgen Habermas, Connaissance et Intérêt, que l’on trouve la distinction entre trois types d’intérêt de connaissance dont l’une des modalités est l’approche critique orientée vers l’émancipation.

Ainsi, en philosophie et sciences sociales, si nous devions éradiquer les recherches qui ont une visée militante ou de réformes sociales, il nous faudrait mettre fin à l’enseignement de bon nombre de traditions académiques pourtant historiquement bien implantées.

Livrons-nous à une expérience de pensée. Si c’était le cas, il faudrait supprimer les courants marxistes. On pourrait alors imaginer dans les années 1960-70 interdire à Henri Lefebvre de professer. Il faudrait également interdire l’enseignement de la Théorie critique de l’École de Francfort. Faudrait-il alors imaginer que Herbert Marcuse, qui prônait la révolution et était une référence de la contre-culture américaine, serait interdit d’enseigner ?

Questions de légitimité

Penchons-nous sur un des courants de recherche internationaux les plus souvent mis en accusation à savoir l’intersectionnalité.

La notion d’intersectionnalité désigne une catégorie juridique introduite à la fin des années 1980 par la juriste africaine américaine Kimberlé Crenshaw. Sur son site Internet, le Conseil de l’Europe reprend la définition suivante :

 La discrimination intersectionnelle : lorsqu’une personne est victime de discrimination pour deux ou plusieurs motifs, qui agissent simultanément et interagissent d’une manière inséparable, produisant des formes distinctes et spécifiques de discrimination.

Par exemple, cela voudrait-il dire qu’en sociologie, une femme handicapée, militante d’une association de lutte contre les discriminations des personnes handicapées, qui mènerait une étude sur « les risques de violences contre les femmes handicapées » et qui à la suite de son étude préconiserait des campagnes publiques mieux ciblées contre les violences subies par les femmes handicapées, serait illégitime dans ses recherches et ses objectifs ?

Comme on le voit, vouloir éradiquer en sciences sociales des recherches à visées militantes pose un certain nombre de difficultés. Et cela ne signifie pas que ces recherches ne peuvent pas avoir une légitimité dans la mesure où elles respectent des critères épistémiques d’objectivité scientifique.

Auteur

Irène Pereira, Professeur de philosophie, chercheuse en philosophie et sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

Crédits photo

Image dans l'en-tête : 2005, vx_lentz via flickr, CC BY 2.0

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